Vagabond

Je me promène dans ma pensée comme à travers la ville,  en quête de l’éphémère, l’émotion qui demain ne sera plus,  la rêverie nouveau-né, sourire à la camaraderie innocente d’une association d’idées, le bruissement d’une hésitation, un cortège de mots bohèmes qui modifie le parcours. Et soudain, les éclats d’une phrase simple.

La source et l’océan

La mémoire de l’eau est liquide, elle se conforme au moule qui l’accueille: des enfants qui clament leur âge, la saveur d’une montagne, un rituel du soir. On ne retient bientôt plus que ces récipients aux formes et aux motifs variés, où s’agrègent les instants épars. Mais d’un verre d’eau précis que tu as bu, de cette eau-là, à cet instant-là, tu ne te souviens pas. Je voudrais me souvenir de cette eau, un verre d’eau que tu m’aurais tendu et ce serait mon souvenir de toi. Qu’en ce souvenir unique, toutes les eaux convergent et n’épousent que toi.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

Auguri

Les hommes parlent ou font du sport/Assis au bord de la vie/Je regarde les oiseaux /Tracer les reliefs du ciel

C’est ton génie auquel j’aspire et qui m’aspire, c’est nos deux âmes en combustion qui meurent et renaissent l’une en l’autre, l’une avec l’autre, l’une pour l’autre dans une danse perpétuelle, courir ensemble en remontant les fleuves, rouler au sol, rebondir, devenir tous deux l’infiniment grand, aussitôt nous blottir dans l’infiniment petit, soyons à la fois le feu et les zoroastriens, franchissons tous les printemps du pas léger des mariés de dix-huit ans. Parfois quand je pose les mains sur mon bas-ventre, je sens que je suis enceinte de toi, ces mains deviennent les tiennes et cet enfant dont vient battre le coeur au creux de ta paume est notre amour que bercent les murmures de l’univers. L’instant d’après, je suis patriarche et je raconte une longue histoire aux abeilles rassemblées, toi tu éveilles les étoiles et leur dit de se préparer. Nous voici dans les années folles, urbains totalement, enivrés par les rues qui klaxonnent, envoûtés  par les lumières artificielles, nos rires se propagent à travers le monde sur les écrans de cinéma. 

Ma page est blanche et tout le monde est installé, discret comme un guerrier indien, je remonte les allées dans l’obscurité pour courir te chercher, car à l’heure nouvelle c’est à nous qu’appartient d’ouvrir le grand bal des songes et des vivants.

Le neuvième jour

J’étais allongé dans l’herbe de l’adolescence et je rêvais à voix haute: le jardin restera entre nous, uniquement entre nous, et le jour qu’on appellera dernier, nous le scellerons et l’enverrons dans l’espace, que ce jour fasse naître un autre jour, lorsque l’humanité ne sera plus depuis longtemps, ce jour une civilisation qui n’existe pas encore découvrira notre histoire, celle de la femme et de l’homme qui habitaient jadis un jardin et ont propagé l’amour à travers l’univers. Je me suis redressé et retourné de tous côtés, j’ai eu bêtement peur, soudain, que tu sois là et que tu m’aies entendu.

Récit des temps immémoriaux

Écoute la figure usée et toujours vivante qui ici se présente: 

Tous les poèmes sont coupables et pourtant, toi qui éclaire ma nuit, épargne-moi la fatalité d’Orphée, la folie de Majnoun et le drame de Tristan. Ne dis rien de l’origine de mon arc, feins de croire que du mendiant mes habits ne sont que le déguisement. 

Je ne suis personne. 

Dans mon exil aveugle et furieux, j’aspire au ciel d’Ithaque et à la ruse de ma reine.

Nightbird

par les courants électriques planent les trains; les cartes se plient, les montagnes chevauchent la ville, les routes se courbent, roulent, trottent ou claudiquent, pour te dire: mon trésor est dans ma signature, ma bibliothèque amoncelée, les sondages des docteurs, les poèmes écorchés, l’effritement de ma bouche, les langues étrangères muettes et les textes qui se refusent, le riz que je lave, les défilés au pied de la tour, l’amitié des Rroms, le rejet des dieux, les rêves de toits et de jardin, chaque message sur les réseaux sociaux, chaque connexion, mes regards à la fenêtre, mes larmes au cinéma, l’air que j’inspire, le vin que je verse, la poussière qui sort de moi, je les ai tous cachés au pied de l’arbre éternel

C’est la pierre qui t’appelle

Drônes, voitures, cigarettes, c’est la pierre qui t’appelle.

La lumière se reflète sur les sacs plastiques, elle n’en demeure pas moins lumière; mon chien gratte le bitume, il n’en demeure pas moins chien; l’oiseau se perche sur le fil électrique, il n’en demeure pas moins oiseau. La pierre ne triomphera que de l’homme.

L’homme toujours cède à la pierre. Dans la sagesse, dans la foi, dans le dépassement de la pierre, c’est la pierre encore qui l’appelle. Ce ne sont pas les mots qui sont gravés dans la pierre, c’est la pierre qui avec les mots ensorcelle. Ce ne sont pas les divinités qui sont adorées, c’est les mains du sculpteur, l’au-delà du croyant qu’attire la pierre. Le drapeau sur la lune n’est pas le signe de la conquête mais de l’allégeance. Sur Mars, dans l’univers, l’homme ne cherche pas la vie, il la chasse. Il sert la pierre.

Un jour, mon corps, tu produiras plus de beauté que ma vie. Aujourd’hui, je promène mon chien.